L'avenir se construit depuis trois siècles
Jean-Luc DENIEL
|
Le SHOM possède un jardin secret dont il ne parle
guère, bien qu'il fasse régulièrement
le bonheur de quelques passionnés. Ce jardin,
c'est son service des archives, où sont conservés
la plupart des levés hydrographiques et des documents
nautiques qu'il a réalisés depuis le XVIIIe
siècle ! Si ce fonds documentaire présente
bien sûr un intérêt pour les historiens,
il constitue d'abord une source de données irremplaçable
pour des études scientifiques portant par exemple
sur l'érosion ou la sédimentation du littoral
; il permet aussi d'assurer la traçabilité
de l'information nautique portée sur les documents
du SHOM.
 |
|
|
Nous constatons tous que d'année
en année les côtes qui nous sont familières
évoluent. Certes des faits spectaculaires comme
l'effondrement de constructions en bord de falaise nous
montrent qu'il ne s'agit pas seulement d'impressions,
mais quand il s'agit de mesurer cette évolution,
les levés topographiques ou les cartes sont les
seules références fiables. La connaissance
du passé permet ainsi de vérifier les
modèles d'évolution du "trait de
côte" qui, en intégrant l'impact des
activités humaines et des phénomènes
naturels, permettent de prédire les changements
à venir : envasement ou déplacement de
chenaux, disparition de cordons dunaires, reculs de
falaises
Sur l'exemple ci-dessous, on constate non seulement
l'évolution des passes d'accès au bassin
d'Arcachon, mais aussi les changements dans la façon
de retranscrire la toponymie (noms de lieux) sur les
cartes marines.
Si la carte marine la plus récente paraît
bien simplifiée par rapport à ses ancêtres,
c'est que le portefeuille du SHOM s'est enrichi d'une
carte à plus grande échelle montrant plus
de détails.
| |
Evolution
de la topographie du Cap Ferret et du banc d'Arguin
|
|
| |
|
|
|
|
|
| |
1862
|
1924
|
1955
|
1985
|
|
 |
|
|
Une autre fonction essentielle de
nos archives est d'assurer la traçabilité
de l'information nautique. Lorsque des informations
contradictoires parviennent au SHOM, il est nécessaire
de connaître la qualité et en particulier
la date et l'origine de la donnée portée
sur les documents nautiques. C'est ainsi que les spécialistes
pourront juger de l'opportunité de diffuser
la dernière information reçue, de l'invalider
définitivement ou de rechercher des compléments.
En effet la donnée la plus récente n'est
pas toujours la meilleure.
Que l'information provienne d'un levé réalisé
par une mission hydro-océanographique du SHOM,
d'un courrier reçu d'un particulier ou d'une
information communiquée par un autre organisme,
il existe un chaînage permettant de remonter
à la pièce d'origine (mesure de la sonde,
lettre, AVURNAV
).
Les deux exemples ci-dessous illustrent ce cheminement
dans deux cas : celui d'un avis au navigateur consécutif
à une information nous parvenant de l'extérieur
et celui d'une sonde portée lors de l'édition
d'une carte marine en exploitant un levé hydrographique
réalisé par une mission du SHOM.
Le premier exemple montre comment retrouver l'origine
d'une obstruction portée par avis :
| |
 |
Un
exemplaire de la carte concernée est
annoté lors de la publication d'un avis.
Ici l'obstruction de 6 mètres correspond
à la sixième correction.
Cette sixième
correction a été portée
par l'avis aux navigateurs n° 1408 de 1998.
Cet avis a été établi à
partir de l'AVURNAV n° 98-1038 de Marine
Toulon dont une copie a été conservée.
|
La seconde illustration de l'utilisation des archives
pour assurer la traçabilité de l'information
nautique montre un cheminement différent. Il
s'agit cette fois de remonter à l'origine d'une
sonde portée sur une carte marine. La première
étape consiste à rechercher dans le
dossier de réalisation de la carte l'index
des levés utilisés et ainsi de retrouver
la minute (1) originale.
(1) Document permettant l'enregistrement des données
collectées en mer, après filtrage et
validation. Il est question ici d'une "minute
de bathymétrie".
| |
Le dossier
de la carte 7130 de Saint-Malo nous conduit ainsi
à la minute de sondes comportant le 2,3
porté sur la basse Broutard près
du chenal d'accès au port.
À partir de cette minute et des informations
de localisation du bâtiment ayant réalisé
le sondage, il est possible de remonter à
la mesure elle-même. En l'occurrence il
s'agit d'une bande d'enregistrement d'un sondeur
acoustique.
|

|
De telles enquêtes ne sont pas rares et peuvent
nous conduire à exploiter des manuscrits bien
plus anciens. Elles sont des aides précieuses
dans la conduite efficace des levés actuels
en fournissant des indices sur le degré de
confiance à accorder aux données anciennes
et donc sur les moyens à mettre en oeuvre pour
les confirmer ou les invalider.
|
De plus, la norme ISO 9001
pour laquelle le SHOM a été certifié
en 2004 impose un archivage et une traçabilité
des produits. Avec trois siècles d'archives
nous allons bien au-delà des trente ans
rencontrés dans la plupart des organismes.
Cela n'est possible que parce que nos prédécesseurs
ont pris conscience de ce besoin dès
la création du Service et bien avant
que les normes actuelles ne soient imaginées.
Les premières cartes marines archivées
sont regroupées dans un atlas appelé
"Neptune françois" datant
de 1693 ; un prédécesseur des
instructions nautiques a été baptisé
"Le flambeau de la mer" en
1804 et la plus ancienne des minutes de levé
a été signée de M. Beautemps-Beaupré
en 1801.
|
|
 |
|
|
|
Les archives servent aussi à des recherches
historiques. Elles sont même utilisées
par des écrivains ou des scénaristes
de bandes dessinées pour retrouver des
documents d'époque qu'ils pourront décrire
ou redessi-ner afin de donner un cadre plus
historiquement vrai à leur création.
Un bon exemple en est cette reproduction, dans
les Annales Maritimes et Coloniales de 1816,
du Mémoire du Roi du 26 juin 1785 dans
lequel, sur 40 pages, Louis XVI donnait ses
instructions au "sieur de la Pérouse"
avant son départ en expédition
avec les frégates La Boussole
et L'Astrolabe.
Bien qu'il ne soit pas largement ouvert à
la consultation publique, le fonds d'archives
a reçu soixante-dix visiteurs en 2003.
Plus de six cents reproductions de documents
ont été communiquées, et
près de cent cinquante enquêtes
sur l'origine de l'information nautique ont
été réalisées.
|
|
|