La lettre du shom / Lettre n°21  

24-11-2004


L'avenir se construit depuis trois siècles
Jean-Luc DENIEL

     



Le SHOM possède un jardin secret dont il ne parle guère, bien qu'il fasse régulièrement le bonheur de quelques passionnés. Ce jardin, c'est son service des archives, où sont conservés la plupart des levés hydrographiques et des documents nautiques qu'il a réalisés depuis le XVIIIe siècle ! Si ce fonds documentaire présente bien sûr un intérêt pour les historiens, il constitue d'abord une source de données irremplaçable pour des études scientifiques portant par exemple sur l'érosion ou la sédimentation du littoral ; il permet aussi d'assurer la traçabilité de l'information nautique portée sur les documents du SHOM.

S'appuyer sur le passé pour mieux se projeter

 


Nous constatons tous que d'année en année les côtes qui nous sont familières évoluent. Certes des faits spectaculaires comme l'effondrement de constructions en bord de falaise nous montrent qu'il ne s'agit pas seulement d'impressions, mais quand il s'agit de mesurer cette évolution, les levés topographiques ou les cartes sont les seules références fiables. La connaissance du passé permet ainsi de vérifier les modèles d'évolution du "trait de côte" qui, en intégrant l'impact des activités humaines et des phénomènes naturels, permettent de prédire les changements à venir : envasement ou déplacement de chenaux, disparition de cordons dunaires, reculs de falaises…

Sur l'exemple ci-dessous, on constate non seulement l'évolution des passes d'accès au bassin d'Arcachon, mais aussi les changements dans la façon de retranscrire la toponymie (noms de lieux) sur les cartes marines.
Si la carte marine la plus récente paraît bien simplifiée par rapport à ses ancêtres, c'est que le portefeuille du SHOM s'est enrichi d'une carte à plus grande échelle montrant plus de détails.

  
 


Evolution de la topographie du Cap Ferret et du banc d'Arguin
 
 
 
 
1862
1924
1955
1985
 

 

Remonter aux sources

 


Une autre fonction essentielle de nos archives est d'assurer la traçabilité de l'information nautique. Lorsque des informations contradictoires parviennent au SHOM, il est nécessaire de connaître la qualité et en particulier la date et l'origine de la donnée portée sur les documents nautiques. C'est ainsi que les spécialistes pourront juger de l'opportunité de diffuser la dernière information reçue, de l'invalider définitivement ou de rechercher des compléments. En effet la donnée la plus récente n'est pas toujours la meilleure.

Que l'information provienne d'un levé réalisé par une mission hydro-océanographique du SHOM, d'un courrier reçu d'un particulier ou d'une information communiquée par un autre organisme, il existe un chaînage permettant de remonter à la pièce d'origine (mesure de la sonde, lettre, AVURNAV…).

Les deux exemples ci-dessous illustrent ce cheminement dans deux cas : celui d'un avis au navigateur consécutif à une information nous parvenant de l'extérieur et celui d'une sonde portée lors de l'édition d'une carte marine en exploitant un levé hydrographique réalisé par une mission du SHOM.

Le premier exemple montre comment retrouver l'origine d'une obstruction portée par avis :

 

 

 

 

Un exemplaire de la carte concernée est annoté lors de la publication d'un avis.





Ici l'obstruction de 6 mètres correspond à la sixième correction.

 

Cette sixième correction a été portée par l'avis aux navigateurs n° 1408 de 1998.

 

 


Cet avis a été établi à partir de l'AVURNAV n° 98-1038 de Marine Toulon dont une copie a été conservée.




La seconde illustration de l'utilisation des archives pour assurer la traçabilité de l'information nautique montre un cheminement différent. Il s'agit cette fois de remonter à l'origine d'une sonde portée sur une carte marine. La première étape consiste à rechercher dans le dossier de réalisation de la carte l'index des levés utilisés et ainsi de retrouver la minute (1) originale.

(1) Document permettant l'enregistrement des données collectées en mer, après filtrage et validation. Il est question ici d'une "minute de bathymétrie".

  Le dossier de la carte 7130 de Saint-Malo nous conduit ainsi à la minute de sondes comportant le 2,3 porté sur la basse Broutard près du chenal d'accès au port.






À partir de cette minute et des informations de localisation du bâtiment ayant réalisé le sondage, il est possible de remonter à la mesure elle-même. En l'occurrence il s'agit d'une bande d'enregistrement d'un sondeur acoustique.










De telles enquêtes ne sont pas rares et peuvent nous conduire à exploiter des manuscrits bien plus anciens. Elles sont des aides précieuses dans la conduite efficace des levés actuels en fournissant des indices sur le degré de confiance à accorder aux données anciennes et donc sur les moyens à mettre en oeuvre pour les confirmer ou les invalider.

De plus, la norme ISO 9001 pour laquelle le SHOM a été certifié en 2004 impose un archivage et une traçabilité des produits. Avec trois siècles d'archives nous allons bien au-delà des trente ans rencontrés dans la plupart des organismes. Cela n'est possible que parce que nos prédécesseurs ont pris conscience de ce besoin dès la création du Service et bien avant que les normes actuelles ne soient imaginées.


Les premières cartes marines archivées sont regroupées dans un atlas appelé "Neptune françois" datant de 1693 ; un prédécesseur des instructions nautiques a été baptisé "Le flambeau de la mer" en 1804 et la plus ancienne des minutes de levé a été signée de M. Beautemps-Beaupré en 1801.


Une partie de l'histoire maritime

 


Les archives servent aussi à des recherches historiques. Elles sont même utilisées par des écrivains ou des scénaristes de bandes dessinées pour retrouver des documents d'époque qu'ils pourront décrire ou redessi-ner afin de donner un cadre plus historiquement vrai à leur création.


Un bon exemple en est cette reproduction, dans les Annales Maritimes et Coloniales de 1816, du Mémoire du Roi du 26 juin 1785 dans lequel, sur 40 pages, Louis XVI donnait ses instructions au "sieur de la Pérouse" avant son départ en expédition avec les frégates La Boussole et L'Astrolabe.


Bien qu'il ne soit pas largement ouvert à la consultation publique, le fonds d'archives a reçu soixante-dix visiteurs en 2003. Plus de six cents reproductions de documents ont été communiquées, et près de cent cinquante enquêtes sur l'origine de l'information nautique ont été réalisées.